Les Frigos : un siecle d’histoire

La véritable histoire des Frigos commence juste après 14-18. Nous sommes rive gauche, à trois kilomètres de Notre-Dame, à la hauteur du Pont de Tolbiac.

En face, de l’autre côté du fleuve s’étendent les chais de Bercy. Paris se réveille de la grande guerre et il est temps d’approvisionner les Halles en produits frais pour une population augmentée par les réfugiés demandant à oublier les temps de disette. Le développement rapide du transport de marchandises périssables et de ses réseaux (marins, ferrés et aériens) a largement bénéficié des nouvelles techniques liées aux machines frigorifiques, permettant l’acheminement de grandes quantités de marchandises sur de longues distances. Le transport par voie ferrée (dans des wagons frigorifiques spécifiquement conçus) avait été largement expérimenté lors de la période 1914-1918 afin d’approvisionner en viande les lignes de front qui étaient prioritaires, et n’a cessé de se développer jusqu’à l’avènement du transport routier.

La Compagnie CEGF (Compagnie d’Entreposage Générale du Froid) entreprend donc en 1919 la construction de bâtiment frigorifique (et ses bureaux) afin de stocker les denrées périssables livrées depuis toute la France vers la capitale. L’édifice Frigorifique est mis service en avril 1921. Le grand local du Rdc est desservi par les rails et y reçoit les wagons frigorifiques. Les 24 chambres froides d’une surface utilisable de 9000m², d’un volume de 17 000 m2 « frigorifiques », et d’une capacité de charge de 7 tonnes au m2. (c’est cette résistance qui permettra plus tard sa transformation pour une deuxième vie).

Du temps de sa splendeur, les trains s’engouffraient dans le corps du bâtiment par l’est vers plusieurs quais aiguillables de débarquement de marchandises, dont deux intérieurs. Il en reste aujourd’hui peu de traces, mais subsistent toujours dans la cour nord (parking) d’anciens rails à peine visibles, car recouverts de bitume. Les nombreuses tuyauteries qui courent encore aujourd’hui le long des couloirs, rongées par la rouille, ainsi que les lourdes portes isolées qui demeurent par endroits, témoignent que l’on se trouvait alors au cœur d’un réfrigérateur géant. Des machines produisaient du froid et de la glace sur place, des rails fixés aux plafonds prenaient le relais des voies ferrées pour transporter des véritables téléphériques de denrées au gré des étages grâce à 4 monte-charges.

Non loin, l’implantation des Grands Moulins près du terminal ferroviaire accueillant les convois de denrées alimentaires conférait au quartier une vocation nourricière. A la fin des années soixante, la disparition programmée des Halles de Paris et l’ouverture du marché de Rungis en 1969 (en raison de l’augmentation de la demande alimentaire) entraînent l’arrêt de l’activité des entrepôts frigorifiques qui, dès lors, sont quasiment laissés à l’abandon durant une quinzaine d’années par son propriétaire : la SNCF (depuis 1945).

La SNCF autorisa la location d’un premier lot de quinze “surfaces” en 1980. Dès lors, toute une population d’artistes investit cette friche industrielle. Pourtant, dans un bâtiment en partie muré, squatté, en tout cas sinistré, il fallait une bonne dose d’optimisme pour y installer, même en toute légalité, son atelier.

En 1985, une agence de gestion immobilière proposa à la SNCF de gérer ce patrimoine, alors destiné à une probable démolition. La respectable institution, dont la vocation n’est pas de louer des ateliers, accepta. Une couche de peinture anéantit une première génération de “graffs’”, nés dans la nuit des années de purgatoire. Des œuvres de Ben, de Mesnager et de beaucoup d’autres disparurent ainsi.

Les locaux disponibles trouvèrent preneurs en l’espace de quelques jours. Et comme par hasard, ces locataires se trouvèrent être des entrepreneurs et des créateurs. Lesquels en fait de bail signèrent une convention de location précaire et engagèrent eux-mêmes des travaux conséquents pour transformer les anciens frigos en espaces de vie professionnels.

Pendant longtemps, seules élévations du quartier avec les Grands Moulins et leurs silos, au milieu des voies ferrées, les Frigos se trouvent aujourd’hui au coeur d’un quartier qui se veut moderne et dont la construction bât son plein. Le choix de l’emplacement de la Bibliothèque Nationale de France, à quelques dizaines de mètres, sur cette vaste zone ferroviaire devenue obsolète, a changé radicalement le contexte qu’ont trouvé les occupants dans les années 80.

L’aménagement de l’est parisien, avec la création du Parc de Bercy de l’autre côté de la Seine, la construction de nouveaux immeubles, entre la gare d’Austerlitz et le Boulevard Masséna, avec une forte densité d’occupation, a mis en péril le projet artistique né dans les Frigos. Ne bénéficiant d’aucun classement architectural comme les Grands Moulins, considérés comme une friche industrielle, ils devaient être détruits pour laisser place à des constructions modernes de rendement.

Aujourd’hui les Frigos représentent le pôle artistique de l’aménagement urbain regroupé sous le nom de Paris rive gauche, dont l’aménageur est la SEMAPA (Société d’Economie Mixte d’Aménagement de Paris). Ce nouveau quartier compte notamment un pôle universitaire dont le coeur se situe dans les anciens Grand Moulins réhabilités, flanqués de la halle aux farines également reconditionnée en structure pour les étudiants.

plus de 40 ans d’Histoire d’art frigosiens

Nés dans les anciens entrepôts frigorifiques de la SNCF, les Frigos de Paris se transforment au début des années 1980 en un véritable laboratoire de création. Occupé d’abord de manière informelle par des plasticiens, musiciens, scénographes et artisans, le lieu se structure peu à peu, en dialogue avec la Ville de Paris qui reprend le lieu en 2003, jusqu’à devenir l’un des plus grands regroupements d’activités artistiques de la capitale. Au fil des décennies, les Frigos accompagnent la profonde mutation du quartier de la Gare et du 13e arrondissement : de friche industrielle en marge, ils se changent en pôle culturel vivant qui apporte une respiration créative au cœur d’un environnement en pleine urbanisation. Aujourd’hui, plus de trente métiers d’art cohabitent dans ce bâtiment singulier, générant des collaborations entre disciplines et des projets ouverts au public. Les portes ouvertes, expositions, concerts et ateliers participatifs font des Frigos un lieu de rencontre entre habitants, curieux, institutions et créateurs, contribuant à ancrer durablement la création contemporaine dans la vie du quartier et de la ville.

Urban Sax
Tarace Boulba
Luna Rossa